Le 4 juillet, une douzaine de personnes ont participé à une manifestation au centre de rétention de Prairieland, un établissement où sont incarcéré·e·s des immigrant·e·s faisant l’objet d’une procédure d’expulsion. Lorsque la police est intervenue, des coups de feu ont été tirés et un officier aurait été blessé. Aujourd’hui, dix-neuf personnes, dont certaines n’auraient apparemment ni participé à la manifestation ni mis les pieds à proximité du centre de rétention de Prairieland, sont accusées « d’avoir fourni un soutien matériel au terrorisme », ainsi que d’émeute, de port d’explosifs et d’armes à feu, de tentative de meurtre sur un employé fédéral et d’autres chefs d’accusation. Dix-huit d’entre elles sont toujours en prison.
Les procureurs ont cherché à monter de toutes pièces une affaire criminelle impliquant non seulement les participant·e·s à la manifestation, mais aussi toutes les personnes qu’ils pouvaient trouver pour les prendre pour cible, inculpant les compagnes et compagnons des personnes arrêtées et même un membre d’un comité de soutien. Étant donné que la diffusion de mensonges éhontés est une pratique courante de l’administration Trump et de ses partisans, il est probable qu’au moins certaines des allégations diffusées par les autorités fédérales et les médias de droite au sujet des accusé·e·s de Prairieland n’aient aucun fondement factuel.
Cette affaire vise à créer un précédent afin de criminaliser la protestation et d’intimider les personnes qui s’organisent en solidarité avec les immigrant·e·s et les accusé·e·s. Le 17 février, la sélection du jury débutera pour un procès impliquant neuf des accusé·e·s.
Nous allons ici examiner quels sont les enjeux de cette affaire pour le reste du pays.
Une banderole lors d’une action de soutien.
Répression et résistance
Lors des intenses manifestations qui ont suivi le meurtre de George Floyd en mai 2020, la police a arrêté des milliers de personnes. Des centaines de milliers d’autres ont réagi en faisant des dons pour payer les cautions. À la fin de l’été, le Minneapolis Freedom Fund avait récolté près de 40 millions de dollars. D’autres groupes de solidarité ont récolté des millions de dollars supplémentaires.
Dans le même temps, des veillées nocturnes ont vu le jour devant les prisons, où des sympathisant·e·s offraient aux personnes arrêtées une accolade, une cigarette ou un moyen de locomotion pour rentrer chez elles. Les manifestations se sont propagées à travers tout le pays, tandis que la stratégie répressive de l’État s’effondrait dans une improvisation maladroite. Les greffiers ont égaré des dossiers, les retards se sont accumulés, les tribunaux ont classé des milliers d’affaires sans suite. L’État a battu en retraite.
Au cours de la dernière décennie, les mouvements populaires ont démontré qu’il était possible de perturber les structures de pouvoir bien établies, qu’il s’agisse des services de police, des services d’immigration ou des administrations universitaires. Les institutions qui n’ont aucune raison de craindre pour leur contrôle n’ont pas besoin d’accuser les militant·e·s de terrorisme, de complot ou de racket. Tout comme le gouvernement étatsunien recourt à des guerres illégales, à des frappes aériennes et à des enlèvements pour préserver sa domination mondiale, les forces de l’ordre ont de plus en plus souvent recours à des moyens scandaleux, voire criminels, pour réprimer les mouvements de contestation nationaux. Si cela est effrayant, cela indique également l’efficacité de ces mouvements. Le désespoir du gouvernement est une conséquence de la résistance populaire. Les luttes de millions de personnes ont le potentiel d’apporter un véritable changement.
Quand on regarde les dernières décennies, on voit partout la même histoire : des communautés qui se défendent contre les attaques de l’État.
Mais il y a également une autre tendance.
Que se passe-t-il quand les gens ne s’opposent pas à la répression ? Pour connaître la réponse, il suffit tout simplement de se pencher sur une affaire judiciaire en cours contre dix-neuf personnes dans le nord du Texas. Elles font l’objet de poursuites à l’échelle fédérale et étatique pour leur implication présumée dans une manifestation qui s’est déroulée le 4 juillet 2025 devant le centre de rétention Prairieland à Alvarado, au Texas. Dans le silence qui entoure cette affaire, les autorités fédérales tentent d’en faire toujours plus, cherchant à profiter de cette passivité pour créer de dangereux nouveaux précédents.
Cette affaire représente une intensification stratégique de la campagne menée depuis des décennies pour étendre la répression étatique, criminaliser la dissidence et préparer le terrain pour lancer une attaque totale contre les mouvements populaires.
Pour soutenir les accusé·e·s de Prairieland qui refusent de coopérer, commence ici. Pour soutenir les insurgé·e·s de 2020 qui se sont révolté·e·s à la suite de la mort de George Floyd et qui sont toujours emprisonné·e·s, commence ici.
La manif bruyante
Le 20 janvier, premier jour de son second mandat, Donald Trump a signé plusieurs décrets visant à terroriser les immigrant·e·s. Ces décrets ont confié au ministère de la Défense la responsabilité de la stratégie frontalière étatsunienne tout en restreignant les voies légales pour que les individus puissent avoir accès à leur statut de résident·e·s. Le gouvernement a désigné plusieurs trafiquants de drogue étrangers comme étant des « organisations terroristes étrangères » et a fortement réduit le nombre de migrant·e·s autorisé·e·s à entrer sur son territoire.
Depuis un an, les services de Sécurité intérieure, les douanes et la police des frontières, ainsi que d’autres agences fédérales, traquent les citoyen·ne·s américain·e·s dans les villes en étant cagoulés, et kidnappent des personnes au hasard. Ils se sont associés aux autorités locales et à des agents pour mener des raids sur des lieux de travail, dans des églises, des établissements scolaires, des cliniques, des fermes et des hôpitaux. Ils ont mené des actions publiques d’intimidation et de violence, brisant des vitres de voitures, arrachant des enfants à leurs parents, arrêtant des bus scolaires. Alors que les autorités chargées de l’immigration agissent depuis longtemps de cette manière aux frontières, la nouvelle stratégie consiste à terroriser publiquement les immigrant·e·s dans tout le pays, incitant un certain nombre de personnes à « s’auto-expulser » – un euphémisme officiel pour désigner le fait de fuir le pays par peur. Les autorités ont également entrepris de criminaliser toute personne qui soutient ces communautés en difficulté.
Le 4 juillet 2025, la police d’Alvarado, au Texas, a arrêté neuf personnes à proximité du centre de rétention de Prairieland. Selon une plainte pénale déposée le 7 juillet, l’agent spécial du Federal Bureau of Investigation (FBI) Clark Wiethorn a affirmé qu’une douzaine de manifestant·e·s s’étaient rassemblée·e·s à l’extérieur du centre, tirant des feux d’artifice et vandalisant des véhicules. Wiethorn a déclaré que lorsque la police est arrivée sur place, « 1 à 2 » tireurs ont tiré des dizaines de coups de feu sur les forces de l’ordre, touchant un officier au cou. Il a par la suite révisé cette affirmation pour déclarer finalement qu’un seul tireur avait tiré un nombre beaucoup plus faible de coups de feu, avec un total de 11 douilles retrouvée dans la zone en question. Les autorités ont également précisé par la suite que la « blessure » de l’agent n’était pas mortelle. Ce dernier a quitté l’hôpital quelques heures plus tard. Le tribunal n’a pas encore rendu public les dossiers médicaux de cette prétendue visite.
Par la suite, la police a perquisitionné neuf domiciles liés aux personnes arrêtées et lancé une chasse à l’homme pour retrouver l’un·e des accusé·e·s. Le 10 juillet, les autorités ont arrêté Benjamin Song, l’accusant d’avoir tiré avec un AR-15 sur les forces de l’ordre. D’autres perquisitions ont suivi. Elles ont visé au moins 20 domiciles en lien avec la manifestation.
Le 22 septembre 2025, Donald Trump a signé un décret intitulé « Designating Antifa as a Domestic Terrorist Organization » (« Désigner les antifas comme étant une organisation terroriste nationale »). Techniquement, une telle désignation n’existe pas dans la législation étatsunienne. À la suite de ce décret, des agents fédéraux ont frappé aux portes, perquisitionnés des domiciles et lancé des enquêtes de type « dragnet » (actions et mesures coordonnées mises en place pour récupérer des informations et appréhender des suspects à plusieurs endroits) visant des personnes dans tout le pays. Le mémorandum présidentiel national 7 (NSPM-7), publié le 25 septembre, ordonne aux forces de l’ordre de « démanteler et éradiquer les réseaux, entités et organisations encourageant la violence organisée, l’intimidation violente, les complots contre les droits et autres efforts visant à perturber le fonctionnement d’une société démocratique. »
Le gouvernement a invoqué à plusieurs reprises l’affaire de Prairieland pour justifier cette répression plus large. Les autorités ont fait valoir que les événements entourant la manifestation à Alvarado représentaient une menace existentielle pour les États-Unis. Elles entendent utiliser l’affaire de Prairieland pour criminaliser davantage les mouvements de protestation à travers le pays.
L’intérieur du centre de rétention de Prairieland.
Les conséquences de la révolte liée à la mort de George Floyd
Pour comprendre comment l’affaire de Prairieland a pu se produire, il faut se pencher sur les années qui l’ont précédée afin de voir comment la répression a évolué après le soulèvement lié à la mort de George Floyd.
Le gouvernement a tenté sans succès de réprimer la révolte de 2020 par la force pure et simple. Par la suite, il a cherché à s’attaquer un par un aux groupes démographiques qui avaient participé à la rébellion. Au cours des six années qui ont suivi ce soulèvement, les autorités fédérales, étatiques et municipales ont cherché à écraser les adolescent·e·s et les jeunes racisé·e·s, les anarchistes, les fonds collectifs pour payer des cautions, les manifestant·e·s anti-guerre, les immigrant·e·s, les « antifascistes » et les non-conformistes de genre par divers moyens. Pour comprendre le contexte de la répression au Texas, nous devons examiner cette tendance.
La répression de la scène automobile
L’État teste ses outils sur des groupes marginalisés, puis les étend partout où il le peut.
Une sous-culture automobile chez les jeunes, axée sur les courses sauvages et les prises de contrôle des rues, s’est répandue dans tout le pays au cours des années précédant 2020. Les participant·e·s à cette sous-culture, principalement des jeunes hommes noirs et latino-américains, se sont régulièrement affronté·e·s avec la police qui interférait avec leurs événements collaboratifs et non monétisés.
Pendant les émeutes de 2020 liées à la mort de George Floyd, cette sous-culture a joué à plusieurs reprises un rôle essentiel dans l’organisation des manifestations. Les participant·e·s ont bloqué des routes, coordonné des caravanes à grande échelle et permis des déplacements rapides dans les zones métropolitaines, propageant les troubles bien au-delà des centres-villes. À mesure que les manifestations faiblissaient, des millions de personnes se sont mobilisées pour défendre les « manifestant·e·s », mais peu ont pris la défense des « drag racers » (les pilotes), même lorsque ces deux groupes se recoupaient.
Le fait de ne pas avoir défendu cette scène a eu de graves conséquences.
Au cours des cinq dernières années, les services de police à travers le pays ont mis en place des unités spécialisées dans la « course automobile illégale ». La répression de ces rassemblements de rue a entraîné l’incarcération de milliers de jeunes individus, dont beaucoup ont joué un rôle dans les manifestations de 2020, sans provoquer de réaction publique négative. Grâce à cette approche, l’État a réussi à mettre en place un modèle de surveillance et de criminalisation de masse sous le couvert de la sécurité routière et de l’ordre public. Puis en 2025, les lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation ont permi de suivre les immigrant·e·s et les personnes souhaitant avorter. Ce qui avait commencé comme une répression des courses de rue est devenue une véritable infrastructure permettant de surveiller tout le monde.
Graffiti qui aurait été laissé lors de la manifestation au centre de Prairieland le 4 juillet 2025.
Cibler les mouvements de protestation
Depuis 2020, tous les grands mouvements de protestation aux États-Unis ont été confrontés à la brutalité policière et à des poursuites judiciaires politiquement motivées. De nouvelles formes de harcèlement, d’intimidation et de poursuites judiciaires suggèrent que le gouvernement à l’intention de réprimer toute forme significative de dissidence.
Défendons la forêt, stoppons Cop City
Entre 2021 et 2024, les autorités ont cherché à réprimer un mouvement populaire d’action directe qui s’opposait à l’implantation d’un centre de militarisation de la police à Atlanta, en Géorgie. Alors que des manifestant·e·s courageuses et courageux luttaient contre la construction de « Cop City », la police a fait des descentes dans des maisons, réprimé un référendum local, divulgué les coordonnées des signataires sur le site Internet du gouvernement, accusé des dizaines de manifestant·e·s de « terrorisme intérieur » et inculpé des organisatrices et organisateurs de collecte de fonds pour payer les cautions ainsi que 58 autres personnes arrêtées pour racket. La police d’Atlanta a également tué un manifestant, Manuel Esteban « Tortuguita » Paez Teran.
Depuis des années, les autorités fédérales cherchent à créer une base juridique pour utiliser ce type d’accusations contre les mouvements de protestation. En raison du soutien massif et des efforts de solidarité du mouvement, ainsi que de l’incompétence des autorités locales d’Atlanta, cette stratégie n’a pas porté ses fruits à l’échelle étatique. Malgré les accusations criminelles portées contre plus de 100 personnes et les accusations en lien avec les lois RICO portées contre 61 d’entre elles, le gouvernement n’a réussi à convaincre aucune personne de collaborer avec la police contre les autres accusé·e·s.
Cependant, toute cette violence et ces intimidations ont entravé la résistance au projet. C’était là l’objectif principal des autorités : utiliser la violence policière, le harcèlement judiciaire et les poursuites punitives pour réprimer un puissant mouvement social.
Les campements de solidarité avec Gaza
Au printemps 2024, des manifestations ont éclaté à travers les États-Unis contre l’invasion de Gaza soutenue par le gouvernement étatsunien, au cours de laquelle l’armée israélienne a systématiquement procédé au génocide des Palestiniens. Des étudiant·e·s et des membres de la communauté ont établi un campement de protestation à l’université Columbia. Des foules de personnes se sont rassemblées et ont tenté d’établir des campements de protestation similaires sur les campus à travers le pays. En réponse, la police a attaqué à plusieurs reprises les étudiant·e·s impliqué·e·s dans les campements de solidarité avec Gaza, utilisant des gaz lacrymogènes, des balles de poivre, des grenades assourdissantes, des tasers et d’autres formes de violence.
Plus tard cet automne-là, les gouvernements étatsunien et canadien ont désigné le Réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens Samidoun comme une « organisation terroriste » en raison de ses liens présumés avec le Front populaire de libération de la Palestine. Le gouvernement étatsunien a accusé le sponsor financier de Samidoun, l’Alliance for Global Justice, de diriger une « organisation caritative fictive ». Cela faisait écho à certains des termes utilisés pour décrire le Network for Stronger Communities, le sponsor à but non lucratif de l’Atlanta Solidarity Fund, la cible des lois RICO dans l’affaire Cop City.
Lorsque leur objectif principal est de terroriser la population, les autorités testent les limites de leur pouvoir en s’attaquant aux cibles les plus visibles.
Les manifestations anti-ICE
Au cours de l’été 2025, une révolte contre les violences perpétrées par les agents de la police des frontières et des services de l’immigration et des douanes (ICE) a éclaté dans la ville de Los Angeles. Pendant les mois qui ont précédé cet événement, des groupes communautaires mexicains, salvadoriens et d’autres origines avaient développé leurs capacités à coordonner et à mobiliser les gens par le biais de débrayages, de marches, de séances d’information et de grèves limitées, comme la « Journée sans immigrant·e·s » de février. Les travailleuses et travailleurs agricoles d’Amérique latine se sont engagé·e·s dans une sorte de grève tournante, laissant l’agriculture industrielle avec des équipes de travail réduites au strict minimum, car beaucoup d’entre elleux étaient resté·e·s chez elleux ou avaient limité leur temps de présence dans les champs par peur d’être détenu·e·s ou arrêté·e·s. Cela a fait grimper le coût des produits alimentaires, sapant la côte de popularité de Trump.
Le 13 juin, alors que les émeutes et les affrontements se propageaient à travers le pays, les autorités fédérales ont arrêté Alejandro Theodoro Orellana pour avoir prétendument distribué des masques de protection aux manifestant·e·s. Les procureurs l’ont accusé de « complot en vue de commettre des troubles à l’ordre public », mais un tribunal a par la suite abandonné les poursuites.
Alors que les manifestations nationales s’essoufflaient, le gouvernement fédéral a déployé la Garde nationale, la Sécurité intérieure et les Marines américains à Los Angeles, Chicago, Washington, Memphis et à La Nouvelle-Orléans. En juillet 2025, ces expériences de répression avaient préparé le terrain pour l’affaire de Prairieland.
Le centre de rétention de Prairieland.
Lire la tendance
L’affaire de Prairieland est la dernière tentative en date visant à stabiliser un système ébranlé par de puissants mouvements populaires. Il s’agit d’une tentative visant à normaliser le traitement des infrastructures de protestation comme du terrorisme afin de reprendre le contrôle en terrorisant les accusé·e·s au moyen de poursuites punitives et en les isolant au moyen de détentions préventives et de campagnes médiatiques alarmistes, dans l’espoir d’établir de nouveaux précédents juridiques en matière de répression.
Les autorités tentent toujours de repousser les limites de ce qu’elles sont en capacité de faire. Lorsqu’elles ne parviennent pas à criminaliser un mouvement social, elles essaient à nouveau ailleurs. Même lorsqu’elles ne parviennent pas à établir les précédents juridiques qu’elles souhaitent, elles tirent profit de la manière dont leurs efforts perturbent les mouvements sociaux et effraient les manifestant·e·s potentiel·le·s.
Depuis des années, les efforts déployés par le gouvernement étatsunien pour réprimer les troubles ont régulièrement pris pour cible les anarchistes. Les tactiques et stratégies employées par ces dernières et derniers sont généralement efficaces, contagieuses et faciles à reproduire. Elles constituent donc un sérieux défi pour ceux qui cherchent à consolider leur pouvoir sur notre société.
Au cours de leurs opérations répressives, les autorités fédérales ont piégé des militant·e·s, perquisitionné des domiciles et propagé des théories du complot. Elles ont menti aux juges, aux médias et au grand public. Elles ont exercé une violence aveugle contre les manifestant·e·s et les défenseuses et défenseurs de diverses causes sociales. Chaque fois que cela était possible, elles ont cherché à établir des précédents juridiques qui leur donneraient davantage de poids à l’avenir. En 2017, par exemple, les procureurs de Washington, DC ont engagé une action en justice visant à faire considérer le simple fait de porter du noir lors d’une manifestation comme un acte de conspiration. Cette action a échoué. Lors des manifestations de 2020, les procureurs ont fait valoir que le simple fait d’être dans la rue était en soi une indication d’intention criminelle. Dans l’ensemble, cela a également échoué. Les procureurs de Géorgie ont tenté de faire valoir que le fait de participer à des manifestations contre Cop City, de faire des dons pour payer des cautions et de collecter des fonds en général constituait un acte de racket. Cette affaire a peu de chance d’aboutir, mais elle marque une intensification considérable de la répression.
Mais le gouvernement ne perd pas toujours.
Le 25 janvier, Brian DiPippa a commencé à purger une peine de 60 mois de prison pour avoir prétendument lancé un fumigène lors d’une manifestation contre des orateurs transphobes sur un campus universitaire de Pittsburgh. Casey Goonan, un anarchiste de la région de la baie de San Francisco, vient de commencer à purger une peine de 20 ans pour avoir incendié une voiture de police à l’université de Berkeley en représailles aux attaques policières contre les campements de solidarité avec Gaza.
Si tous ces cas font partie d’une seule et même tendance, s’ils peuvent être considérés dans un cadre général unique, alors seule une réponse ambitieuse et collective peut apporter une solution efficace.
Images de feux d’artifice qui auraient été tirés au centre de rétention de Prairieland pendant la manifestation du 4 juillet 2025.
La vision à long terme
« Partout dans le monde, les États et leurs forces de police choisissent parmi le même éventail de tactiques pour atteindre les mêmes objectifs. Les choix spécifiques qu’ils font varient en fonction de leur contexte, mais les outils à leur disposition et les objectifs fondamentaux sont les mêmes. »
Le maintien des hiérarchies et des inégalités a toujours nécessité la répression. Dans les sociétés capitalistes, où les inégalités sont criantes, la « criminalité » et les moyens de survie criminalisés sont devenus une partie importante de la vie quotidienne. Ces formes criminalisées de subsistance sont à leur tour utilisées par le gouvernement pour justifier des attaques généralisées contre les communautés en difficulté. Les mouvements sociaux qui s’opposent à ce type d’injustice sont particulièrement visés par la répression.
Si l’on examine la répression dans d’autres régions du monde au cours des années qui ont précédé l’affaire de Prairieland, on constate que des tendances similaires se sont développées à l’échelle mondiale.
En Russie, dans l’affaire Network de 2017, la police secrète russe a kidnappé des militant·e·s, placé des armes dans leurs voitures et les a torturé·e·s à l’électricité afin de les forcer à signer de faux aveux reconnaissant leur participation à un réseau terroriste fictif. Ces tactiques policières sont depuis devenues la procédure standard en Russie. En France, la répression du mouvement des Soulèvements de la Terre en 2023 montre comment les États en viennent à qualifier des mouvements entiers de « terroristes » lorsque la répression violente ne parvient pas à les dissoudre. De même, le gouvernement britannique a arrêté près de 2 700 personnes pour avoir brandi des pancartes déclarant leur soutien à Palestine Action, un réseau d’action directe qui s’oppose au soutien britannique aux forces de défense israéliennes. Le fait qu’un·e juge ait par la suite jugé cette interdiction d’illégale ne fait que souligner à quel point les formes contemporaines de répression repoussent les limites du système juridique existant.
Les tactiques déployées contre les accusée·e·s de Prairieland reflètent donc une tendance mondiale à la répression étatique visant les mouvements sociaux, souvent par des moyens qui étendent ou violent les lois déjà existantes. L’exemple russe montre les horreurs qui nous attendent si nous continuons dans cette voie.
Tou·te·s celles et ceux qui s’intéressent au changement social devraient suivre de près l’affaire de Prairieland. Les procureurs ont l’intention d’utiliser cette affaire pour criminaliser les manifestations devant les prisons, le fait de porter des vêtements noirs et d’utiliser des feux d’artifice lors de manifestations, le fait de retirer des personnes arrété·e·s des fils de discussion, le transport de tracts et de brochures anarchistes et le refus de dénoncer des coaccusé·e·s. S’ils parviennent à leurs fins, cette affaire pourrait créer des précédents qui auront un impact sur les manifestant·e·s pendant de nombreuses années.
À ce jour, sept accusé·e·s de Prairieland ont été contraint·e·s, sous la menace, de signer des accords de plaidoyer avec les procureurs. À des degrés divers, ces plaidoyers impliquent d’autres personnes dans des crimes. Les accusé·e·s ont été soumis·es à des mois d’isolement, à des transferts soudains, à des cautions punitives élevées fixées à 5 millions de dollars en moyenne, à des refus de pouvoir obtenir des médicaments, à un accès restreint à leurs avocats et à des intimidations. Plusieurs accusé·e·s ont déclaré avoir été soumis·es quotidiennement à des fouilles à nu répétées. Comme dans les affaires de torture en Russie, la pratique consistant à contraindre les accusé·e·s à signer des accords de coopération vise à saper les mouvements sociaux et la possibilité même de solidarité.
Une banderole lors d’un événement de soutien.
Ce qui nous attend
Partout dans le pays, les autorités fédérales et les autorités étatiques fidèles à Donald Trump testent des stratégies visant à réprimer la dissidence, tandis que les autorités étatiques démocrates cherchent des moyens de collaborer au maintien de cet « ordre » sans provoquer leurs électrices et électeurs. Au Texas, la police, les agents fédéraux et les juges expérimentent des méthodes qu’ils espèrent utiliser pour écraser tou·te·s celles et ceux qui aspirent à un changement social. Tout comme des dizaines de personnes ont été inculpées sur la base d’accusations sans fondement dans le cadre de la répression du mouvement Stop Cop City, les accusé·e·s dans l’affaire de Prairieland font l’objet de poursuites punitives, sont détenu·e·s sans caution, isolé·e·s de leurs avocats et du public, et terrorisé·e·s pour qu’iels signent des aveux de culpabilité.
Les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti nous montre ce qui nous attend au bout de cette route. Dans ces exécutions publiques extrajudiciaires, les pouvoirs législatif et judiciaire n’ont aucun rôle à jouer : le pouvoir exécutif choisit la cible, appuie sur la gâchette, puis déclare que les victimes étaient coupables de terrorisme. L’urgence et la détermination avec lesquelles les manifestant·e·s à travers les États-Unis ont réagi à ces meurtres devraient également servir d’exemple pour notre réaction à l’affaire de Prairieland.
À l’approche du procès, nous devons placer cette affaire au centre de l’attention publique en tant que préoccupation fondamentale de la résistance actuelle contre l’ICE. Pour inverser la tendance répressive, nous devrons soutenir tou·te·s les accusé·e·s qui refusent de coopérer.
Trump a l’intention d’utiliser toutes les forces à sa disposition pour conserver le pouvoir à tout prix : police, juges, tribunaux, agences fédérales et médias. Si son contrôle est menacé, il accusera tout le monde de terrorisme, car c’est un moyen de donner à son gouvernement un pourvoir illimité. En battant l’ICE dans les rues et en ralliant tou·te·s celles et ceux qui agissent pour résister à la montée de l’autoritarisme, nous pouvons rediriger l’indignation contre ceux qui terrorisent réellement les communautés à travers le pays et dans le monde entier : les politiciens, les riches et les mercenaires armés dont ils dépendent.
Annexe : une chronologie de l’affaire de Prairieland
Le 4 juillet : Neuf personnes sont arrêtées, dont Nathan Baumann, Megan Morris, Joy Gibson, Zachary Evetts, Seth Sikes, Ines Soto, Elizabeth Soto, Savanna Batten et Maricela Rueda.
Le 5 juillet : Perquisition au domicile de Megan Morris ; Autumn Hill est arrêtée.
Tout au long du mois de juillet : Le FBI mène des perquisitions au domicile d’activistes, de leurs familles, de leurs ami·e·s et chez d’autres personnes.
Le 6 juillet : Des (Daniel Estrada Sanchez) est arrêté alors qu’il transportait des zines de son domicile à Garland vers Denton, au Texas. Les agents ont perquisitionné la maison de Des et l’appartement à Denton, au Texas. Aucune arrestation n’a été effectuée à Denton.
Le 8 juillet : Perquisition au domicile de Thomas. Les autorités interrogent Thomas, qui coopère. Selon la plainte pénale datée du 14 juillet : « Thomas a déclaré que le 5 juillet, le lendemain de la fusillade, il n’avait pas quitté la résidence de Churchill Way avant 20h, heure à laquelle il était parti rejoindre trois personnes à l’hôtel Days Inn de Cleburne, au Texas. Thomas a admis par la suite qu’iels s’étaient rencontrées pour discuter de la fusillade et faire sortir Song de la zone du centre de rétention de Prairieland, ce que Thomas a fait en allant chercher Song et en le ramenant à la résidence de Churchill Way. »
Zines saisis lors de la répression des accusé·e·s de Prairieland.
Le 10 juillet : John Phillip Thomas a été arrêté et détenu pour trafic d’êtres humains avec une caution d’un montant de 5 millions de dollars. Il a immédiatement fourni de nombreuses informations aux forces de l’ordre, ce qui a conduit à plusieurs autres arrestations.
Le 13 juillet : Lynette Sharp a été arrêtée et placée en détention provisoire avec une caution de 2,5 millions de dollars. Elle est accusée d’entrave à la justice dans une affaire de terrorisme.
Le 15 juillet : Dario Sanchez est arrêté. Benjamin Song est arrêté.
Le 16 juillet : Les ami·e·s et les familles des accusé·e·s rapportent que des agents ont fait irruption chez elleux, ont lancé des grenades assourdissantes, causé d’importants dégâts et arrêté sans motif leurs conjoint·e·s, les membres de leur famille et leurs colocataires. Dans un cas, des agents fédéraux ont plaqué au sol l’enfant d’un·e accusé·e et lui ont mis un sac sur la tête avant de l’arrêter et de l’emmener en prison. « J’étais terrifié·e, je ne comprenais pas ce qui se passait », a déclaré plus tard la personne arrêtée. Au cours de cet interrogatoire, les agents ont proposé à cette personne des pots-de-vin en échange d’informations, ce qu’elle a bien sûr refusé. La police a également tenté de la faire chanter en lui proposant de « faire disparaître le mandat d’arrêt » si elle coopérait avec l’enquête des forces de l’ordre.
Le 18 juillet : À ce jour, 15 personnes ont été arrêtées en lien avec la manifestation bruyante du 4 juillet, chacune faisant l’objet d’accusations combinées au niveau fédéral et au niveau étatique.
Le 7 août : Susan Kent est arrêtée et accusée « d’avoir participé à une activité criminelle organisée » et « d’avoir entravé la justice dans une affaire de terrorisme ».
Le 20 août : Dario est libéré sous caution, conformément à l’accord conclu avec le procureur général.
Le 28 août : Dario est à nouveau arrêté. Le procureur général a décidé d’ajouter d’autres chefs d’accusation et d’augmenter le montant de la caution afin de le contraindre à se rendre et à comparaître à une nouvelle audience. Dario est inculpé pour entrave à la justice dans une affaire de terrorisme et falsification de preuves matérielles.
Le 2 septembre : Dario est libéré.
Le 22 septembre : Dario a été arrêté une nouvelle fois pour « violation de sa liberté conditionnelle ». Les autorités ont affirmé que Dario avait effectué des recherches sur Google concernant des engins explosifs. Plus tard, les avocats ont révélé que c’était l’agent de probation de Dario qui avait effectué ces recherches.
Le 23 septembre : Rebecca Morgan et Lynette Sharp figurent parmi la liste des personnes détenues par les autorités fédérales.
Le 24 septembre : Dario est de nouveau libéré.
Courant septembre : Les autorités perquisitionnent le domicile d’Inès et Liz, confisquant des imprimantes et du matériel servant à la fabrication de livres.
Les 22 et 23 septembre : Comparution fédérale de 14 accusé·e·s.
Le 1er octobre : L’État du Texas inculpe 14 prévenu·e·s pour des chefs d’accusation relevant de la juridiction de l’État, ajoutant un chef d’accusation supplémentaire pour « participation à une activité criminelle organisée » pour les 14 prévenu·e·s. Deux prévenu·e·s ne font l’objet d’aucune inculpation au niveau étatique à la date du 11 octobre. Au total, 15 prévenu·e·s ont été inculpé·e·s pour des chefs d’accusation relevant de la juridiction de l’État ; au moins 13 personnes devront faire face à des poursuites simultanées au niveau fédéral et au niveau étatique et auront donc besoin d’une représentation juridique sur les deux fronts.
Le 15 octobre : Premières inculpations fédérales. Autumn Hill et Zachary Evetts sont inculpés par un grand jury fédéral pour trois chefs d’accusation de tentative de meurtre sur des agents et des employés des États-Unis, trois chefs d’accusation pour avoir tiré avec une arme à feu lors d’un crime violent et un chef d’accusation pour avoir fourni un soutien matériel à des terroristes.
Le 21 octobre : Jannette Goering est arrêtée.
Le 28 octobre : Seth Sikes, 22 ans, originaire de Kennedale, est inculpé pour avoir fourni un soutien matériel à des terroristes.
Le 6 novembre : Joy Gibson, Lynette Sharp, Nathan Baumann, Seth Sikes et John Thomas signent des accords de plaidoyer fédéraux pour un chef d’accusation de « soutien matériel à des terroristes » avant leur mise en accusation.
Le 13 novembre : Autumn Hill, Zachary Evetts, Meagan Morris, Ines Soto, Liz Soto, Savanna Batten, Maricela Rueda et Daniel Sanchez Estrada sont toutes et tous poursuivi·e·s au niveau fédéral dans le cadre de la même affaire. Tou·te·s les accusé·e·s, à l’exception de Sanchez Estrada, sont poursuivi·e·s pour émeute, soutien matériel au terrorisme, utilisation d’explosifs, tentative de meurtre et utilisation d’une arme mortelle. Sanchez Estrada est poursuivi pour « dissimulation frauduleuse d’un document » et « complot en vue de dissimuler un document ».
Le 24 novembre : Susan Kent est placée en détention fédérale. Rebecca Morgan et Susan Kent ont plaidé coupable devant la cour fédérale de Fort Worth pour un chef d’accusation de « soutien matériel à des terroristes », un crime grave. Elles encourent jusqu’à 15 ans de prison et seront condamnées en mars. Kent a plaidé non coupable des accusations portées par l’État pour « participation à une activité criminelle organisée » et « entrave à la justice dans une affaire de terrorisme », deux crimes graves de premier degré. Son procès est prévu pour mars.
Le 25 novembre : Des est libéré du centre de détention de l’ICE.
Le 4 décembre : Des se rend aux autorités fédérales.
Le 5 janvier : Lucy Fowlkes est arrêtée lors d’une opération conjointe du FBI et de la police de Weatherford. Elle est accusée de deux chefs d’accusation pour « entrave à une enquête antiterroriste » pour avoir refusé de faire une déposition aux shérifs du comté de Johnson.
Le 9 février : Tou·te·s les accusé·e·s sont transféré·e·s à la prison du comté de Tarrant, où iels sont placé·e·s à l’isolement. Les autorités confisquent tous leurs effets personnels avant le procès, y compris leurs notes préparatoires pour le procès.
La véritable « prairieland ».

